Littérature et science : des frontières sans cesse renégociées

Mise à jour le   26/10/2022

Responsables :
François Gavillon, Thierry Robin

 

Est-ce déjà faire preuve d’anthropocentrisme que de poser la question de l’humain en termes de rapports de force ? Rapport à quoi : aux dieux, à la machine-société, au monde naturel ? Est-ce faire preuve d’eurocentrisme judéo-chrétien que d’enfermer la persistance de l’humain dans une polarité millénaire humanité/nature ? De la même façon, opposer science et littérature, n’est-ce pas contraindre dans une fausse dualité deux activités qui relèvent en propre de l’humain ? Les assauts portés contre l’idée d’un savoir qui tirerait sa validité de la seule raison, une science exclusivement rationaliste, sont nombreux. Les pensées présocratiques associaient volontiers ce que la philosophie classique a érigé en contraires : imaginaire et réel, science et poésie, musique et mathématiques… La mystique chrétienne (sinon tout le dogme chrétien) repose sur des voies de perception et une « connaissance » qui ne sont pas celles de la raison. Le romantisme procède largement d’un rejet de la Raison des philosophes des Lumières. Le surréalisme et le réalisme magique supposent qu’il y a plus de réel que n’en perçoit la raison raisonnante et privilégient d’autres modes d’investigation et de représentation. « There are more things in heaven and earth, Horatio, /Than are dreamt of in your philosophy », disait déjà Hamlet.
C’est la coexistence du discours scientifique dans le dispositif littéraire, et plus généralement artistique, que ce sous-axe entend examiner. La notion même de coexistence donne à cette étude sa problématique, en soulevant les questions d’identité, de frontière – et sans doute aussi de transgression et de reconfiguration. On interrogera donc conjointement la nature des discours scientifique(s) ou critique(s) et les notions d’art, d’artifice et dans le cas des textes écrits, de littérarité. On examinera les diverses modalités de la mise en présence des deux éléments (juxtaposition, dilution, sublimation…) et surtout on tentera de voir les fonctions qu’une telle coprésence remplit. La littérature de fiction, la littérature critique gagnent-elles en autorité ? Un surcroît de capacité à connaître et faire connaître leur est-il ainsi acquis ? Une plus-value gnoséologique, éthique, politique – littéraire – est-elle obtenue ?
On peut, par ailleurs, supposer que le déplacement des frontières génériques, l’émergence de nouvelles formes discursives, tels que suggérés par l’apparition des termes anglo-saxons « narrative criticism » ou « creative nonfiction », sont l’indice de mutations épistémologiques et anthropologiques. Il serait très intéressant d’observer la façon dont les pratiques scientifiques et critiques évoluent au sein de la communauté des chercheurs, la façon dont les pratiques d’écriture reflètent ces possibles évolutions.
A l’opposé (mais s’agit-il bien d’opposition), qu’en est-il de l’investissement par la forme narrative des discours scientifiques (historiographie, critique) ? Les exemples de textes scientifiques dont on vante les qualités littéraires sont innombrables. Que gagnent les Travels de William Bartram, Tristes Tropiques de Lévi-Strauss à une telle association ? Le littéraire peut-il être constitutif du scientifique ; n’y a-t-il pas ici, plutôt qu’une opposition, une alliance ? Plus largement, la prégnance de la forme narrative renvoie-t-elle à quelque schéma psychologique et cognitif collectif ?
Enfin cette nouvelle alliance ne signale-t-elle pas la persistance du « je », cette humaine origine de tout discours ? Les deux activités, art et recherche, sont moins éloignées qu’il y paraît si l’on veut bien considérer leur commune créativité, leur commune curiosité. Longtemps tenu éloigné de la pratique scientifique, le sujet a fait sa réapparition. La subjectivité, le corps, la serendipité, l’anthropomorphisme sont réévalués comme modes possibles de connaissance.
Ce sont ces mutations, leurs causes, leurs fonctions et leurs expressions dans l’ordre du discours, que ce sous-axe entend mettre au jour. Cette recherche peut théoriquement s’appuyer sur toutes les formes de productions artistiques, même si l’argumentaire ci-dessus privilégie a priori l’étude de la coprésence du fait scientifique et du fait littéraire – entendus ici dans leur sens le plus large.

 

Projets de recherche

 

    • Fiction et science dans l’œuvre historiographique d’Alasdair Gray, dans le cadre d’une Ecosse post-dévolutionnaire
    • Biographies fictives de découvreurs chez John Banville - Rôle symbolique et métanarratif de la médecine légale chez Benjamin Black.
    • Les femmes de sciences de l’Antiquité au XIXe siècle
    • Vamp et savant fou : simulacres et discours scientifique chez Manuel Puig
    • Médecine et littérature au 18e siècle
    • Projet d’ouvrage : « Le Détective, le vampire et le savant fou : Figures et figurations de l’origine et de la fin » (2013)
    • « Fiction sous contrainte » ou le « roman machinique » pratiqué par Gilbert Sorrentino, Guy Davenport, Walter Abish, Kenneth Gangemi, Harry Mathews
    • Liens entre science, littérature et société dans l’œuvre de Thomas Pynchon, co-direction du numéro de Profils Américains consacré à Thomas Pynchon, à paraître en 2011
    • Rapports entre la science et l’écriture de la nature chez Rick Bass
    • L’éco-critique dans l’Amérique contemporaine : narration, faits et éthique chez Scott Slovic

     

    • Rapports hiérarchiques entre science et création artistique ainsi que des liens dialectiques entre création et description dans les œuvres de Wallace Stevens, Jacques Roubaud, Henri Michaud.